Réfugiés : une crise ou une opportunité ?

Qu’allons nous faire de tous ces migrants qui ont l’audace de venir s’échouer, vivants ou morts, sur nos côtes ? À lire les journaux européens, c’est la seule réelle conséquence de la guerre qui fait rage en Syrie, en Iraq ou en Afghanistan. Sans doute que le Daesh distribue des prospectus vantant la sécurité sociale belge, et expliquant aux chômeurs de “tous ces pays là” que si ils viennent chez nous, ils n’auront qu’à voter socialiste pour vivre comme des princes saoudiens.

Tout ce qui nous intéresse, nous autres, pauvres européens envahis, c’est de savoir quelle va être la facture. On ne peut pas à la fois s’occuper des grecs ou de nos sans abris, et des réfugiés étrangers. Bon, d’accord, on ne s’occuper pas vraiment des grecs, et à peine de nos sans abris, mais on en parle régulièrement, donc ça compte.

Donc : combien ça va nous coûter ? La bonne nouvelle, c’est qu’on a le choix ! La mauvaise, c’est qu’on va probablement faire le mauvais.

protection-migrantsPhoto AFP via RTBF.be

Le choix, il est simple. Soit on laisse les réfugiés dans la misère et l’illégalité, et on leur fait rejoindre le rang des “assistés”, comme on dit. On considère que, comme ils sont sales et fatigués et basanés, ils ne peuvent certainement pas amener grand chose de productif à notre belle société blanche et chrétienne. On paye pour leur assurer une subsistance dérisoire, et on se plaint ensuite que ce sont des voleurs et des fainéants.

Soit on leur donne une chance. On leur fait profiter sans condition de toutes les aides, déjà bien trop maigres, auxquelles les belges, les vrais, ont droit. On leur laisse la chance de trouver un logement, de reconstruire leur famille, et de pouvoir chercher à s’intégrer dans la société sans avoir en permanence la crainte d’être renvoyé “là-bas”. Parce que, comme le dit Théo Francken, “L’immigration est positive et elle doit être un atout. Nous sommes au centre de l’Union européenne et un pays sans immigration est désastreux” (en passant sur la suite de la citation, celle qui parle “d’intégration forcée”…)

Avec ce (relativement modeste) afflux de migrants, l’Europe est face à une énorme opportunité. Celle de, pour une fois, ne pas complètement foirer l’accueil d’une population immigrée. De ne pas encore créer une classe défavorisée, où on laissera mûrir la rancoeur vis-à-vis d’un système inégal. Celle de réaliser que, sans immigration, l’Europe est condamnée à n’être plus qu’une région vieillissante, refermée sur elle-même, avec un passé peu glorieux et un avenir inexistant.

Le soi-disant assaut des migrants

Pour une fois, au lieu de dire du mal du Soir, je vais dire du mal de RTL, et son reportage du 20 août : “D’où viennent les réfugiés et que coûtent-ils à la Belgique? Le point en direct

En particulier, je voudrais m’arrêter sur cette magnifique image :

migrants-rtl

Le reportage vient juste après un “témoignage de migrants”, dans lequel on laisse brièvement la parole à deux réfugiés Syriens, avant d’enchaîner sur : “Voyons maintenant concrètement en chiffre qui sont ses migrants”. Quels chiffres va-t-on nous montrer ? Ceux qui ceux qui montrent que le flux de migrants touche principalement les pays limitrophes des zones de combat, et que notre contribution à l’effort humanitaire est actuellement relativement dérisoire ? Qu’on trouve en tête des pays qui reçoivent cet afflux migratoire le Pakistan, le Liban, l’Iran et la Turquie ?

Non, bien sûr. Ce qu’on voit, c’est le fameux “assaut de migrants”. La Syrie, l’Iraq, l’Iran et l’Afghanistan envahissent la pauvre petite Belgique qui n’a rien demandé à personne. Ces connaissent des “difficultés soit avec le terrorisme, soit avec les populations”, nous explique Frédéric Delfosse, qui mérite là le prix de l’euphémisme. Plus de 220.000 morts en Syrie depuis 2011, c’est vrai que c’est une “difficulté”. Voir sa famille massacrée, son village détruit, sa ville bombardée, c’est vrai, ce n’est pas toujours facile, les pauvre.

Évidemment c’est difficile pour nous aussi. On est obligé de les prendre en charge. Pauvre de nous. Et ça nous coûte 35 euros par jour et par réfugié ! C’est “deux fois moins qu’aux Pays-Bas”, nous précise-t-on. “Notre pays ne s’en sort pas trop mal.” C’est vrai, ce serait quand même une catastrophe si on dépensait plus. On s’en sort pas trop mal : ils n’auront vraiment que le minimum nécessaire à la survie.

Merci donc, RTL, de montrer les faits de façon totalement impartiale. De ne pas transformer un conflit dramatique qui ravage toute une région du monde en un problème logistique pour la Belgique. De ne pas réduire les vies chamboulées des dizaines de milliers de personnes qui arrivent finalement à notre porte au terme d’un périple pour nous inimaginable à quelques chiffres sortis de leurs contextes.

Ces trente-cinq euros par jour ne sont pas un coût, mais un investissement. Nous devons investir dans un monde ouvert, où les personnes, les idées et les biens peuvent circuler librement. Une Europe refermée sur elle-même n’a pas d’avenir.

L’Agreement selon Michel

Toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels serait purement fortuite.

Il est huit heure trente du matin, le lundi 13 juillet 2015. Charles Michel fait son entrée dans la salle de réunion. Un silence tendu règne dans la pièce, et c’est sous le regard de tous les chefs d’État européens qu’il va s’asseoir sur sa chaise, la seule encore libre. Il sort de son cartable un bic à quatre couleurs et un rouleau de Tipp-Ex (on est jamais trop préparé), et les pose avec assurance sur la table. Son voisin lui glisse à l’oreille :

“Ca fait une demi-heure qu’on est là…”

Charles s’offusque : comment, cela fait une demi-heure que tout le monde est là, à se regarder sans parler ? Comment voulez-vous qu’on arrive à quelque chose dans ses conditions ? Il est temps que quelqu’un de sérieux prenne les choses en main. Il redresse la tête, croise le regard de Hollande, de Merkel. Il fixe Donald Tusk, et lève la main. Donald semble hésiter, puis lui fait un signe.

“Monsieur Michel, qu’y a-t-il ?”

Charles Michel se racle la gorge. C’est son grand moment sous les feux de la scène européenne.

“Monsieur le Président du Conseil européen, messieurs et mesdames les premiers ministres, président, chanceliers…” Il marque une pause. Tous son suspendus à ses lèvres. “Il me semble que nous sommes en train de perdre notre temps. Qui presse, d’ailleurs. Il est l’heure de sonner la fin des haricots, et de mettre les points sur les j. Ce qu’il faut maintenant, c’est poser les bonnes questions. Monsieur Tsipras !”

Alexis Tsipras a l’air épuisé. C’est un homme qui a besoin d’une bouée de sauvetage, et Charles se sent aujourd’hui l’âme d’une bouée.

“Monsieur Tsipras, voulez-vous un accord pour aider le peuple grec ?”

Tsipras échange un regard perplexe avec ses voisins de table, qui haussent les épaules d’un air impuissant. Ils comprendront bientôt ! Tsipras répond.

“Oui, évidemment.”

Charles Michel ne perd pas de temps. Il se tourne de l’autre côté.

“Madame Merkel, voulez-vous un accord pour aider le peuple grec ?”

“Ja, Charles, tout le monde ici veut un accord.”

Tout le monde ici veut un accord. Charles ne peut plus retenir son excitation. Il s’exclame :

“Voilà ! Tout le monde veut un accord ! Je suis content qu’on y soit arrivé.”

Charles sourit à tout le monde. Timidement, les gens lui rendent son sourire et échangent des regards. Ils ne semblent pas encore réaliser ce qui vient de se passer. Ils n’ont pas saisis l’importance du moment. Charles sort son téléphone (discrètement sous la table, il ne faudrait pas qu’Angela le confisque !) et se connecte sur son compte Twitter. Il écrit un mot : “Agreement”, et range son téléphone. Donald Tusk rompt le silence qui s’était installé.

“Bon, après cette interruption et maintenant que tout le monde est là… Reprenons.”

Reprenons ? Mais ils étaient d’accord ! Enfin, Charles supposait qu’il y avait encore des détails à régler, c’est vrai. Mais tout cela ne pouvait-il pas se faire juste entre Angela, François et Alexis ? Maintenant que leur différend était effacé par le talent diplomatique belge, ils arriveraient certainement tout seul à régler ça. La voix de Donald était monotone, et Charles avait du mal à rester concentrer. Il commença discrètement à dessiner sur un coin de son cahier. Il était fier de lui. Aujourd’hui, il avait fait honneur au nom de Charles Michel, et à la Belgique entière.

Le monde retiendrait que, en ce jour, c’est lui qui avait compris.

Des Belges parmi les victimes ?

Quel est le point commun entre tous ces articles ?

drapeau-belgeBien sûr, il est naturel d’être plus touché par les problèmes des gens dont nous sommes proches. Nous serons toujours plus affecté par la mort d’une personne de la famille que par 100.000 morts à l’autre bout du monde. Mais lorsque les journaux rapportent ainsi des drames, sont-ils vraiment obligés de nous fournir le décompte par pays, dans l’ordre où l’on est supposé y faire attention ? D’abord les morts belges, puis les français, hollandais et luxembourgeois, puis ceux des autres pays européens. Les autres ne seront jamais qu’une statistique. Ils n’ont pas la même culture, pas la même couleur de peau, pas la même religion, ils habitent loin, ils sont pauvres, et ils ne risquent pas d’acheter pas Le Soir.Chaque fois qu’il y a une catastrophe quelque part, peu importe l’étendue des dégâts, le nombre de vies perdues, le nombre de gens plongés dans la misère, une seule chose apparemment nous intéresse : oui mais, est-ce que des Belges ont souffert aussi ? Sinon… on est supposé être soulagé ? Quand on lit “a priori pas de Belges parmi les victimes”, on doit se dire : “Ouf ! C’est déjà ça !” ?

Bilderberg 2015 : la conférence super-secrète qui fait peur

Laurent Louis a un scoop : la liste des participants à la Conférence du Groupe Bilderberg 2015, qui “décideront en toute opacité de notre avenir“. Sa source: MetaTV, un site conspirationniste qui publie des articles parfaitement crédibles, comme “Documents déclassifiés du FBI : Hitler n’est pas mort, il a fui vers l’Argentine”. Alors, comment se sont-ils procurés, eux, ce nouveau document certainement ultra secret ? Un groupe de gens qui – toujours selon Laurent Louis – “créeront des guerres, établiront les résultats d’élections futures, détermineront à quelle sauce les travailleurs serons mangés, prépareront les nouvelles supercheries médiatico-politiques et dévoileront entre eux, en comité restreint, l’identité des prochaines victimes de la mondialisation et du nouvel ordre mondial” devrait certainement faire plus attention à ne pas laisser traîner ses papiers partout !

MetaTV liste comme source Fawkes News, qui semble publier exactement les mêmes articles, donc je suppose que les deux sites sont liés. Fawkes News ne donne pas de source, alors d’où vient cette information ? Car ils n’ont pas que la liste des participants, mais ils ont aussi la liste des sujets qui y seront discutés : “L’Intelligence Artificielle, La Cyber-Sécurité, La menaces des armes chimiques, Les enjeux économiques actuels, La Stratégie européenne, La mondialisation, La Grèce, L’Iran, Le Moyen-Orient, L’OTAN, La Russie, Le terrorisme, Le Royaume-Uni, Les USA, Les Elections américaines”.

L’information, en réalité, vient d’un communiqué de presse… de la Conférence Bilderberg. Qui contient la liste des participants, les sujets, le lieu… bref, toutes les informations reprises par les sites conspirationnistes. Tout de suite, ça fait moins secret, évidemment.

Est-ce que c’est une bonne chose pour la démocratie, que toutes ces personnes puissantes (on y retrouve entre autres Barroso, Alain Juppé, le président de Google Eric Schmidt… et Charles Michel ! Alexis Tsipras n’a malheureusement pas été invité…) se retrouvent hors de vue des caméras, pour des discussion sérieuses dont ne sortent aucun compte-rendu, aucune décision officielle, aucun vote ? C’est discutable. Le fait que des patrons de l’industrie et des politiciens ayent l’occasion de dialoguer sans pression des médias peut certainement avoir un impact positif. Le manque de transparence, tant sur le résultat des discussions que sur le processus de sélection des invités, rend la démarche nettement moins intéressante. Mais le fossé entre “réunion informelle de gens influents” et “réunion super-secrète des leaders du Nouvel Ordre Mondial” me semble un petit peu trop large que pour pouvoir le franchir sans preuves nettement plus convainquantes que des schémas à la lisibilité douteuse

En finir avec Zaventem

Le Plan Wathelet est mort, vive le plan Wathelet !

Les Bruxellois qui souffraient de la route du virage large à gauche peuvent souffler : ce sont maintenant d’autres Bruxellois qui subiront les nuisances. Les bannières et affiches “Plan Wathelet, Pas Question !”, omniprésentes dans la ville, ont obtenu le changement. Tout comme les affiches “Plan Anciaux = Bruxelles K.O.” en 2004. Comme quoi, les slogans n’ont pas besoin d’être très recherchés… (au moins Anciaux – KO ça rime un peu !)

Et maintenant ? Maintenant on revient à la situation d’avant le Plan Wathelet. En pire, puisque les travaux sur les pistes durant l’été vont concentrer le trafic sur la route du canal, la plus peuplée. Ce n’est pas pour rien que ce plan avait été instauré : la situation antérieure était intenable pour bons nombres de riverains, qui vont sans nul doute commencer dès à présent à donner de la voix.

Depuis des années, les plans de survol se suivent et se ressemblent. Des changements plus symboliques qu’effectifs, des protestations qui, si elles sont basées sur un réel inconfort des riverains, sont malheureusement tellement détournées par des buts purement politiques qu’elles en perdent tout leur sens. Pendant ce temps là, on évite de trop s’attarder sur le fait que le problème de trouver une répartition des vols depuis Zaventem est insoluble, et est fondamentalement lié à la position de l’aéroport, au nord-est de la ville, là où les vents d’ouest dominants forcent les décollages à se dérouler vers le centre-ville.

La question est donc : quand va-t-on enfin déménager l’aéroport a un endroit plus logique ? Différentes solutions réalistes ont été étudiées, et il est clair que le problème n’est ni technique, ni financier. Le coût n’est certainement pas négligeable, mais il est loin d’être prohibitif. Le problème est évidemment, comme toujours en Belgique, avant tout politique et communautaire. Déplacer l’aéroport, c’est s’ouvrir à la possibilité de le mettre en Wallonie, et ainsi priver la Flandre d’un pôle d’activité économique bien rentable.

Alors on va continuer à mettre de côté la sécurité et le confort des Bruxellois, et attendre le prochain “Plan Galant”, qui pourra ne rien solutionner et servir de fer de lance à l’opposition lors des prochaines élections, et rebelote dans quatre ans : “Plan Galant – Pas Content” ? Mais pas de panique, cette fois, on trouvera une solution définitive ! On ne ferait pas un “long virage à gauche”, par exemple, pour disperser les nuisances ?

Oui, le FN est le gagnant des départementales

L’UMP n’appellera à voter ni pour le Front National, avec lequel nous n’avons rien de commun, ni pour les candidats de gauche, dont nous combattons la politique“. Nicolas Sarkozy reprend les devant de la scène pour réaffirmer la destruction complète du Front Républicain.

Il confirme ainsi le seul gagnant des départementales françaises : le Front National. Oui, le FN n’a pas fait “le score attendu”. Ils ne sont pas le premier parti de France. Le fait même que ce soit une cause de réjouissance, qu’on puisse prendre comme une “bonne nouvelle” un score de 25% de l’extrême-droite, montre que le pari de Marine Le Pen est réussit. En 2002 les 17% de Jean-Marie Le Pen à la présidentielle, qui le propulsaient au second tour, étaient un “séisme politique”. Les français sortaient dans les rues pour affirmer au monde entier que non, ils n’étaient pas tous comme ça, qu’ils avaient honte de ce score. Treize ans plus tard, on est soulagé lorsque le FN n’arrive pas en tête. La présence de Le Pen au second tour à la prochain présidentielle est discutée comme d’un fait acquis.

Quand à sa victoire, ce n’est plus une impossibilité. Si le second tour est entre le PS et le FN, si l’UMP continue à légitimer ce dernier en refusant d’appeler à voter contre… Ce sont des grands “si”, mais pas des “si” impossibles. Pour l’instant, le PS est le favori pour se retrouver dans le rôle du parti déchu, et il appellera sans doute à voter Sarko (tout en grinçant des dents). Et le “ni-ni” des élections locales est plus probablement une lâche stratégie politique plutôt que le reflet de l’opinion des militants (et des élus) de l’UMP. Il y a seulement quelques années, j’aurais trouvé absolument ridicule l’idée que le FN puisse un jour gagner les présidentielles. Je pense toujours que c’est peu probable, mais ce n’est certainement plus une idée ridicule…

Pour la France, une victoire du FN serait désastreuse. Pour l’Europe, ce serait bien pire. Parce que là où Syriza rejette la politique actuelle de l’Union Européenne, en particulier bien sûr la politique économique d’austérité, le Front National rejette en bloc l’entièreté de la proposition européenne. Le Front National ne veut pas d’une union, d’une entraide, d’une ouverture des frontières, de tout ce qui a permis à l’Europe de connaître une paix et une prospérité sans précédent dans son histoire. Car l’histoire Européenne, c’est avant tout une histoire de nationalismes démesurés, une histoire de guerres territoriales et religieuses, une histoire vers laquelle le Front National et les autres partis qui, partout en Europe, portent ces mêmes valeurs, semblent vouloir nous replonger. Le Front National voudrait que l’Union Européenne ne soit qu’une parenthèse de l’histoire, quelques années durant lesquelles les frontières ont été ouvertes, dans laquelle les peuples ont pu se mélanger, se rencontrer, voyager en toute liberté. Apparemment, pour eux, c’est une mauvaise chose.

Cher M. Vervoort

Cher M. Vervoort,

En comparant la politique de retrait de nationalité proposée par la majorité gouvernementale avec la politique des nazis, vous avez commis une faute. Vous avez commis une faute vis-à-vis des membres de ce gouvernement (en tout cas de ceux qui n’aiment pas être associés à des nazis), et vous avez à juste titre retiré vos propos.

Vous n’auriez jamais du tenir ces paroles. Retirer la nationalité belge aux djihadistes n’est pas une mesure fasciste. Et les parallèles avec le régime nazi n’ouvrent jamais le débat, comme vous déclarez avoir voulu faire. Il n’y a au contraire pas de moyen plus rapide de clore un débat : soit le parallèle est justifié, et il n’y a pas de débat à avoir (les nazis ne sont pas connus pour être les gens les plus ouverts d’esprit et les plus réceptifs aux idées contraires), soit il n’est pas justifié et il ne peut que causer une indignation logique.

Ce n’est pas une mesure fasciste ou nazie, c’est une mesure bête.

C’est une mesure bête, populiste, et contre-productive. C’est une mesure qui divise au lieu de rassembler, c’est une mesure qui proclame que, aux yeux du gouvernement, aux yeux de l’Etat, certains citoyens sont plus citoyens que les autres.

C’est une mesure qui joue sur l’idée, toujours dangereuse, qu’être belge est une vertu et un privilège, que devenir Belge se mérite si on s’appelle Mohammed et que nos parents sont immigrés, mais que c’est un acquis si on est un “vrai” Belge, bien pâlot comme il faut. C’est une mesure qui fragilise l’unité de notre pays, pour marquer quelques points politiques.

C’est avant tout une mesure qui n’aidera pas à lutter contre la radicalisation et le djihadisme. Au lieu de miser sur l’intégration et l’éducation, au lieu de donner aux jeunes radicalisés des raisons de croire que le système belge est plus démocratique, plus juste, plus tolérant, on leur montre une Belgique qui pratique l’exclusion.

M. Vervoort, vous deviez certainement des excuses aux membres du gouvernement et à ceux qui les soutiennent. Mais vous devez aussi des excuses à tous ceux qui trouvent ces mesures nauséabondes, et qui voient maintenant leurs arguments diminués, parce qu’une nouvelle fois la majorité pourra se présenter comme une pauvre victime assaillie par des critiques infondées, et pourra ignorer au passage les victimes toujours plus nombreuse de leurs actions politiques.

Bref, j’ai manifesté

En bon pantouflard, j’ai toujours préféré suivre les manifestations, politiques ou autres, depuis le confort de mon canapé. Contre l’austérité, contre la guerre en Irak… J’ai parfois offert (gracieusement) mon soutien moral avant de faire le grand effort de rester chez moi. Je n’aime pas la foule, et je n’aime pas le risque de débordements qui accompagne bien trop souvent les manifs.

Je me suis donc surpris moi-même aujourd’hui lorsque j’ai laissé de côté une journée initialement consacrée à ne rien faire à la maison pour me rendre à la gare du Nord et rejoindre les 20.000 participants de la marche citoyenne. Il semblerait que je ne suis pas le seul à avoir mis de côté mes habitudes : Le Monde annonce “la plus grande manifestation jamais recensée en France”. On en est loin en Belgique, mais il est clair que partout en Europe la mobilisation a été forte.

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Source

Une grande manifestation, et une manifestation sans incident. Ce n’était pas un rendez-vous de casseurs ou d’extrémistes à la recherche d’une baston avec les forces de l’ordre. C’était, en tous points, un rassemblement citoyen posé et exemplaire.

Pourtant, tout au long de la manifestation, je me posais la question : pourquoi ? Pourquoi est-ce aujourd’hui que je ressens le besoin de participer ? Ce n’est certainement pas par attachement particulier à Charlie Hebdo ou à ses dessinateurs : je n’ai jamais acheté le moindre numéro du magazine. Alors pourquoi ?

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Circulation fluide sur les routes de Bruxelles

Sans doute parce que je veux me rassurer sur le fait que manifester est encore possible. Que la réponse à donner à ces évènements tragiques n’est pas la revanche, mais un regain d’expression. Que l’on peut avoir tous des points de vue différents sur les évènements, que l’on peut se revendiquer du “Je suis Charlie” ou du “Je ne suis pas Charlie”, mais que l’on peut le faire dans le calme et dans le respect des autres.

Je ne suis ni “Charlie”, ni “pas Charlie”. Je ne cautionne ni ne condamne leurs publications. Mais je veux qu’ils puissent les publier, et que d’autres puissent s’en offusquer, et que tous puissent le faire sans craindre pour leur vie.

Pour ça, je suis prêt à sortir de chez moi. Bref, j’ai manifesté…

Peut-être faut-il écrire

“Ils l’ont cherché.” “C’était prévisible.” Ou dans sa version plus subtile (ou plus perverse) : “il se passe bien pire ailleurs.”

Le débat sur les limites à poser à la liberté d’expression, et sur les conséquences d’une transgression de ces limites, est certainement utile et intéressant : peut-on rire de tout ? Peut on publier quelque chose quand on sait que des millions de gens vont s’en offusquer ? Où doivent se placer les limites légales ? Morales ?

Mais ce débat n’est pas pour aujourd’hui. Il a été mis de côté par la violence et par les armes. Chaque fois qu’on pose la question “Ne l’ont-ils pas un peu cherché ?”, on rentre dans le jeu des assassins.

Ce ne sont pas des militants islamistes qui ont tués les journalistes de Charlie Hebdo. Ce ne sont pas des terroristes. Ils n’ont pas vengés le Prophète. Ils n’ont pas “tués Charlie”. C’est leur donner trop d’importance : ce ne sont des meurtriers. Ils ont commis des crimes, et sont morts avant d’avoir pu être jugés. Certains s’en réjouiront, mais il n’y a pas de quoi : leur mort est pour eux une victoire, elle leur donne un statut de martyr. Se faire tuer. Voir la France en état d’urgence. Des policiers déployés dans toutes les rues. L’état sécuritaire. Tout cela ne fait que servir leur but : semer la haine et la terreur.

Je n’ai pas grand chose à dire de plus que des gens n’ont déjà mieux dit sur le sujet. Pour exprimer la colère, la tristesse, la révolte face à un acte barbare inexcusable. Je n’ai pas grand chose à dire, mais je crois que c’est important de le dire.

Parce que la liberté d’expression n’est pas suffisante quand le moyen privilégié par lequel les gens, surtout les jeunes, reçoivent leur information, Internet, est dominé par les voix des extrêmes.

Parce que lorsqu’on se veut être un citoyen responsable, ce n’est plus la liberté d’expression : c’est le devoir d’expression. Chacun à sa manière. Par un dessin, par un statut Facebook, par quelques mots plus ou moins adroits.

On peut ne pas aimer une publication. On peut la trouver de mauvais goût. Scandaleuse. Inutilement provocatrice. Estimer qu’elle jette de l’huile sur le feu. On peut même désirer qu’elle arrête de publier, et agir en ce sens. La liberté d’expression défend aussi cela, à condition que cela se passe dans le cadre démocratique. On peut lui faire un procès, pour diffamation, pour incitation à la haine, pour ce qu’on veut. La Justice est là, aussi, pour décider des limites imposées à la liberté d’expression de chacun. On peut appeler au boycott, tenter d’inciter les entreprises à ne pas y mettre de publicités pour en couper les revenus. On peut envoyer des courriers rageurs aux rédactions. On peut manifester.

On ne peut pas décider de quitter le cadre démocratique, de quitter le cadre de la civilisation, de se faire justice soi-même. Lorsqu’on prend les armes et que l’on tue de sang-froid, il n’y a plus de débat, plus de dispute d’idées, plus de raisonnement.

Je crois en l’enrichissement par la diversité. Que des idées opposées qui s’affrontent vont en s’entrechoquant provoquer des étincelles, des nouvelles idées, qui peut-être trouveront de quoi alimenter leurs flammes.

Lorsque des extrémistes se revendiquant de Mahomet tuent des journalistes satiriques, ils étouffent cette diversité. Lorsque d’autres extrémistes brûlent des mosquées, ils l’étouffent aussi. Au final, le seul résultat est un appauvrissement pour tous.

Alors que peut-on faire, en tant que citoyen responsable ? Peut-être faut-il écrire, faire usage de son devoir d’expression, et répéter, tant qu’on le peut, qu’on ne se laissera pas entraîner dans les amalgames et les raccourcis faciles. Que dans une situation comme celle-ci, l’important est avant tout de noter tous les gens qui se mobilisent, d’un geste ou d’une parole, pour annoncer à tous ceux qui veulent les réduire au silence : ça ne marchera pas.