C’est un complot (ou pas) ! Partie 1 : Un Nouvel Ordre Mondial

Je pensais à la base faire un petit article sur les théories du complot. Je me suis quelque peu embourbé dans le sujet, et le mur de texte a commencé a s’allonger. Je l’ai donc divisé en trois parties. Cet article sera bientôt suivi dans la partie 2 : « La Logique Contre-Attaque » et la partie 3 : « Le Retour du Pognon ». Si ça c’est pas du suspens, je ne sais pas ce qu’il faut faire !

Il y a bien longtemps, dans un pays pas nécessairement lointain, un jeune homme monte sur une petite colline. Les yeux portés vers l’horizon, il embrasse du regard la nature sauvage. Soudain, un bruit le fait sursauter. Un grondement sourd, faible et distant d’abord, se rapproche et grandit. Le sol vibre autour de lui. Son regard quitte les pittoresques lignes à haute tension et monte vers le ciel, où une traînée blanche coupe l’azur comme une griffe de chat coupe la main qui s’en approche. Au bout de cette traînée : un avion.

Le jeune homme hausse les épaules et continue son chemin. Il n’a pas encore entendu parler du grand complot qui se trame en ce moment au-dessus de sa tête. Il n’est pas encore prêt. Il lui manque un mentor, un guide pour comprendre ce pouvoir obscur. Un guide qui va l’entraîner dans le monde bizarre, parfois loufoque et souvent déprimant, des théories du complot.

L’introduction se passe en douceur. Au début, les discours portent sur des choses génériques, impossible à prouver. On commence par des choses raisonnables, auxquelles il croit déjà. Les politiciens sont pourris, accros au pouvoir. Les multi-nationales s’enrichissent sur le dos des travailleurs. Puis on avance. On lui « cache des choses », les « élites » se voient en secret. Elles travaillent activement, ensemble, à garder « le peuple » sous son joug.

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Toute société secrète a besoin d’un logo qui claque. (image : Wikipédia)

Et quand « les autres » se moquent, quand son mentor est attaqué, il ne se laisse pas faire. Ils ont peur de la vérité, c’est tout ! Alors il fait bloc avec le groupe, et ensemble ils se serrent les coudes. Cet un instinct grégaire, profondément ancré dans l’esprit humain. Une fois qu’on a choisi son camp, on est prêt à beaucoup de choses pour ne plus le quitter. C’est un instinct qui a des conséquences positives : il suffit de voir tous les actes désintéressés, dès qu’une communauté est touchée par une catastrophe. On ressert mes rangs, et on ressort de l’épreuve plus soudés que jamais ! Mais aussi des conséquences négatives : on se retrouve vite embrigadé dans des guerres de tranchée, pour défendre « son » parti politique, « sa » marque de smartphone ou de voiture, « son » équipe de foot.

Maintenant qu’il a rejoint l’équipe, il peut avancer. Pas à pas, la vérité se dévoile. La vérité sur le Nouvel Ordre Mondial.

Le spectre des théories du complot est vaste. Wikipédia en a toute une liste (lien anglais), mais des études ont montré que, lorsqu’on croyait à une théorie du complot, on avait tendance à plus facilement croire en toutes les autres. C’est normal : une fois qu’on a identifié « l’équipe adverse », on se doit de la combattre partout. (Digression: il y a des listes de tout sur Wikipédia. Y compris une liste des listes de listes. Sûrement un complot pour masquer la vérité…)

Le thème général que l’on retrouve derrière toutes ces théories est celui du Nouvel Ordre Mondial : un regroupement secret des élites mondiales, un complot pour réorganiser l’ensemble du monde sous un seul gouvernement. Qui sont ces élites dépend généralement de quels sont les préjugés du conspirationniste. Les suspects les plus courants : le Groupe Bildeberg, l’ONU (pas très doué dans l’aspect « secret » ni dans l’aspect « obtenir quoi que ce soit », mais qu’on retrouve souvent chez les américains qui craignent cette organisation mondiale qui les pousse à l’écologie ou au contrôle des armes à feu), les Illuminatis, et bien souvent, l’ennemi numéro un : les Juifs. Des documents comme le Protocole des Sages de Sion continuent à être utilisés pour « prouver » le complot juif, alors même que l’on sait depuis longtemps qu’il s’agit d’un faux, écrit par un auteur antisémite, dans un but de propagande antisémite, dans un contexte historique antisémite. Ce n’est donc pas une grande surprise si les mouvements d’extrême-droite se retrouvent facilement embarqués dans l’aventure…

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La fin du monde est pour… 2011 ? (full-stop.net)

Le problème est qu’il est difficile de prouver qu’il n’y a pas de Nouvel Ordre Mondial en gestation. Tant qu’on ne parle du complot qu’en terme génériques, on ne donne pas vraiment de prises à agripper pour remettre une certaine rationalité dans le débat. Dès qu’on arrive dans les moyens spécifiques mis en oeuvre par « eux » pour « nous » contrôler, les inconsistances deviennent plus apparentes. Mais il est déjà souvent trop tard : on a rejoint l’équipe, et aucun argument rationnel ne pourra changer les choses. C’est le même procédé par lequel les sectes apocalyptiques arrivent à conserver des membres même après que leurs prédictions les plus précises (« la fin du monde est pour le 21 mai 2011 ») se soient révélées fausses, sans contestation possible. Harold Camping a prédit la fin du monde en 1988, 1994, le 21 mai 2011 et le 21 octobre 2011, et a continué à convaincre bon nombre de personnes à chaque fois. Ce n’est pas le seul.

Le Nouvel Ordre Mondial… Pourquoi ? Quel est leur but ultime (dominer le monde, c’est cool, mais… que veulent-ils en faire ?) Pourquoi ne suis-je pas invité à leurs réunions secrètes ? (si j’amène de la quiche, je peux contrôler un petit pays après ?) Autant de questions auxquelles les conspirationnistes ne cherchent généralement pas à trouver de réponses. L’important, c’est que « ils » cherchent à nous réduire au silence, à masquer la vérité. Mais une fois qu’on est sur nos gardes, ils ne peuvent plus nous tromper.

Quelles armes utilisent-ils pour contrôler la population ? A part les juifs, qui d’autre devons-nous craindre ? Vous le saurez dans l’épisode suivant… « La Logique Contre-Attaque ! »

Bref, j’ai manifesté

En bon pantouflard, j’ai toujours préféré suivre les manifestations, politiques ou autres, depuis le confort de mon canapé. Contre l’austérité, contre la guerre en Irak… J’ai parfois offert (gracieusement) mon soutien moral avant de faire le grand effort de rester chez moi. Je n’aime pas la foule, et je n’aime pas le risque de débordements qui accompagne bien trop souvent les manifs.

Je me suis donc surpris moi-même aujourd’hui lorsque j’ai laissé de côté une journée initialement consacrée à ne rien faire à la maison pour me rendre à la gare du Nord et rejoindre les 20.000 participants de la marche citoyenne. Il semblerait que je ne suis pas le seul à avoir mis de côté mes habitudes : Le Monde annonce « la plus grande manifestation jamais recensée en France ». On en est loin en Belgique, mais il est clair que partout en Europe la mobilisation a été forte.

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Source

Une grande manifestation, et une manifestation sans incident. Ce n’était pas un rendez-vous de casseurs ou d’extrémistes à la recherche d’une baston avec les forces de l’ordre. C’était, en tous points, un rassemblement citoyen posé et exemplaire.

Pourtant, tout au long de la manifestation, je me posais la question : pourquoi ? Pourquoi est-ce aujourd’hui que je ressens le besoin de participer ? Ce n’est certainement pas par attachement particulier à Charlie Hebdo ou à ses dessinateurs : je n’ai jamais acheté le moindre numéro du magazine. Alors pourquoi ?

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Circulation fluide sur les routes de Bruxelles

Sans doute parce que je veux me rassurer sur le fait que manifester est encore possible. Que la réponse à donner à ces évènements tragiques n’est pas la revanche, mais un regain d’expression. Que l’on peut avoir tous des points de vue différents sur les évènements, que l’on peut se revendiquer du « Je suis Charlie » ou du « Je ne suis pas Charlie », mais que l’on peut le faire dans le calme et dans le respect des autres.

Je ne suis ni « Charlie », ni « pas Charlie ». Je ne cautionne ni ne condamne leurs publications. Mais je veux qu’ils puissent les publier, et que d’autres puissent s’en offusquer, et que tous puissent le faire sans craindre pour leur vie.

Pour ça, je suis prêt à sortir de chez moi. Bref, j’ai manifesté…

Peut-être faut-il écrire

« Ils l’ont cherché. » « C’était prévisible. » Ou dans sa version plus subtile (ou plus perverse) : « il se passe bien pire ailleurs. »

Le débat sur les limites à poser à la liberté d’expression, et sur les conséquences d’une transgression de ces limites, est certainement utile et intéressant : peut-on rire de tout ? Peut on publier quelque chose quand on sait que des millions de gens vont s’en offusquer ? Où doivent se placer les limites légales ? Morales ?

Mais ce débat n’est pas pour aujourd’hui. Il a été mis de côté par la violence et par les armes. Chaque fois qu’on pose la question « Ne l’ont-ils pas un peu cherché ? », on rentre dans le jeu des assassins.

Ce ne sont pas des militants islamistes qui ont tués les journalistes de Charlie Hebdo. Ce ne sont pas des terroristes. Ils n’ont pas vengés le Prophète. Ils n’ont pas « tués Charlie ». C’est leur donner trop d’importance : ce ne sont des meurtriers. Ils ont commis des crimes, et sont morts avant d’avoir pu être jugés. Certains s’en réjouiront, mais il n’y a pas de quoi : leur mort est pour eux une victoire, elle leur donne un statut de martyr. Se faire tuer. Voir la France en état d’urgence. Des policiers déployés dans toutes les rues. L’état sécuritaire. Tout cela ne fait que servir leur but : semer la haine et la terreur.

Je n’ai pas grand chose à dire de plus que des gens n’ont déjà mieux dit sur le sujet. Pour exprimer la colère, la tristesse, la révolte face à un acte barbare inexcusable. Je n’ai pas grand chose à dire, mais je crois que c’est important de le dire.

Parce que la liberté d’expression n’est pas suffisante quand le moyen privilégié par lequel les gens, surtout les jeunes, reçoivent leur information, Internet, est dominé par les voix des extrêmes.

Parce que lorsqu’on se veut être un citoyen responsable, ce n’est plus la liberté d’expression : c’est le devoir d’expression. Chacun à sa manière. Par un dessin, par un statut Facebook, par quelques mots plus ou moins adroits.

On peut ne pas aimer une publication. On peut la trouver de mauvais goût. Scandaleuse. Inutilement provocatrice. Estimer qu’elle jette de l’huile sur le feu. On peut même désirer qu’elle arrête de publier, et agir en ce sens. La liberté d’expression défend aussi cela, à condition que cela se passe dans le cadre démocratique. On peut lui faire un procès, pour diffamation, pour incitation à la haine, pour ce qu’on veut. La Justice est là, aussi, pour décider des limites imposées à la liberté d’expression de chacun. On peut appeler au boycott, tenter d’inciter les entreprises à ne pas y mettre de publicités pour en couper les revenus. On peut envoyer des courriers rageurs aux rédactions. On peut manifester.

On ne peut pas décider de quitter le cadre démocratique, de quitter le cadre de la civilisation, de se faire justice soi-même. Lorsqu’on prend les armes et que l’on tue de sang-froid, il n’y a plus de débat, plus de dispute d’idées, plus de raisonnement.

Je crois en l’enrichissement par la diversité. Que des idées opposées qui s’affrontent vont en s’entrechoquant provoquer des étincelles, des nouvelles idées, qui peut-être trouveront de quoi alimenter leurs flammes.

Lorsque des extrémistes se revendiquant de Mahomet tuent des journalistes satiriques, ils étouffent cette diversité. Lorsque d’autres extrémistes brûlent des mosquées, ils l’étouffent aussi. Au final, le seul résultat est un appauvrissement pour tous.

Alors que peut-on faire, en tant que citoyen responsable ? Peut-être faut-il écrire, faire usage de son devoir d’expression, et répéter, tant qu’on le peut, qu’on ne se laissera pas entraîner dans les amalgames et les raccourcis faciles. Que dans une situation comme celle-ci, l’important est avant tout de noter tous les gens qui se mobilisent, d’un geste ou d’une parole, pour annoncer à tous ceux qui veulent les réduire au silence : ça ne marchera pas.