Peut-on se fier aux sondages français ?

La liste des sondages de l’élection présidentielle française offre un avis assez unanime sur l’état actuel de la course. Sur les dix derniers sondages publiés :

Candidat Moyenne Minimum Maximum
Macron 23,15 % 22 % 24,5 %
Le Pen 22,4 % 22 % 23 %
Fillon 19,55 % 18,5 % 21 %
Mélenchon 19,05 % 18 % 20 %
Hamon 7,95 % 7,5 % 9 %
Dupont-Aignan 3,6 % 3 % 4 %
Poutou 1,75 % 1 % 2 %
Lassalle 1,1 % 0,5 % 2 %
Asselineau 0,9 % 0,5 % 1,5 %
Arthaud 0 % 1 %
Cheminade 0 % 0,5 %

La plus grande divergence entre deux sondeurs est de 2,5 % (pour Macron et pour Fillon). C’est bizarre, pour plusieurs raisons :

1) Les taux d’abstention prédits varient énormément.

22% d’abstention selon un sondage Kantar Sofres – OnePoint, 34 % selon Ipsos. Pourtant, le taux d’abstention en France tend habituellement à favoriser certains candidats, dont les électeurs sont plus « dédiés ». On pourrait s’attendre, par exemple, à voir Marine Le Pen plus haut dans le sondage Ipsos : il n’en est rien.

2) Il y a beaucoup de choix méthodologiques possibles

Réaliser un sondage n’est jamais aussi simple que d’appeler 1000 personnes au hasard et noter leur réponse. Les instituts de sondage vont toujours vouloir s’assurer que leur échantillon est représentatif de la population votante. Dans une élection où le vote est facultatif, le problème est d’autant plus compliqué : il faut idéalement pouvoir arriver à un échantillon représentatif de ceux qui vont effectivement aller voter !

Pour faire cela, tous les sondages appliquent un certain redressement de leur échantillon sur base des données démographiques (sexe, âge, région, profession), et parfois sur base des intentions de vote aux élections précédentes.

Pourtant, les sondages français sont tous d’accords les uns avec les autres. La raison semble être, principalement, qu’ils appliquent tous la même méthodologie (sondage en ligne, méthode des quotas sur à peu près les mêmes variables…).

C’est un problème qui n’est pas nouveau, mais qui semble empirer. Regardons les dix derniers sondages de 2012, 2007 et 2002 pour les 4 candidats avec les meilleures intentions de vote :

2012 [Source : Wikipedia]
Candidat Moyenne Minimum Maximum Résultat
Hollande 27,95 % 27 % 30 %  28,63 %
Sarkozy 26,75 % 24 % 28,5 %  27,18 %
Le Pen 15,75 % 14 % 17 % 17,90 %
Bayrou 10,25 % 9 % 11 %  9,13 %
2007 [Source : Wikipedia]
Candidat Moyenne Minimum Maximum Résultat
Sarkozy 28,25 % 27 % 30 %  31,18 %
Royal 24,25 % 22,5 % 26 %  25,87 %
Bayrou 18,1 % 15 % 19,5 %  18,57 %
Le Pen 13,85 % 12,5 % 16 %  10,44 %
2002 [Source : Wikipedia]
Candidat Moyenne Minimum Maximum Résultat
Chirac 19,75 % 18,5 % 22 %  19,88 %
Jospin 17,75 % 16,5 % 18 %  16,18 %
Le Pen 12,75 % 9,5 % 14 %  16,86 %
Laguiller 7,55 % 6,5 % 9 %  5,72 %

2002 est souvent donné en exemple de « l’année où les sondages se sont complètement plantés », parce qu’ils n’ont pas vus Le Pen arriver au second tour. Mais les sondages de 2002 n’étaient pas plus mauvais que ceux de 2007, où aucun sondage ne voyait Sarkozy aussi haut, ni Le Pen aussi bas.

Il n’y a pas besoin d’y voir un quelconque complot des instituts de sondage pour « pousser » l’un ou l’autre candidat. Jean-Marie Le Pen était sous-estimé en 2002 et surestimé en 2007, et Marine sous-estimée à son tour en 2012. Plus vraisemblablement, il s’agit d’une peur du risque : ici, s’ils se trompent, ils se trompent tous. Ils ne veulent pas se retrouver dans la situation de Gallup aux États-Unis en 2012, seul institut à donner Romney gagnant face à Obama (ils n’ont pas publié de sondages présidentiels en 2016).

Dans une « élection normale », l’imprécision des sondages n’est pas très importante. En 2007 et 2012, les erreurs n’ont pas empêché le « top 2 » d’être correct : personne n’a donc parlé d’erreur majeure dans les sondages (alors que Le Pen-fille était aussi sous-estimée en 2012 que Le Pen-père en 2002).

2017 est tout sauf une élection normale. Les candidats des partis traditionnellement au second tour, Fillon et Hamon, sont donnés 3ème et 5ème. Les 4 premiers candidats sont dans un intervalle de 4 %. C’est typiquement une élection où il serait intéressant, et même nécessaire, de voir différentes hypothèses testées par les sondeurs sur ce qui constituera l’électorat 2017.

En l’état, toutes les hypothèses que donnent les candidats pour se rassurer sont aussi crédibles (ou pas) les unes que les autres. « Le Pen est sous-estimée, parce que les plus pauvres et les habitants des zones rurales vont plus voter que d’habitudes! » « Le Pen est sur-estimée parce que les sondeurs partent du principe que les électeurs du FN n’osent pas le dire, alors qu’ils sont maintenant complètement décomplexés! »

Une seule certitude : le « vote stratégique », cette année, est un véritable casse-tête. L’électeur de Hamon désabusé qui veut absolument éviter un duel Fillon-Le Pen doit-il voter Macron ou Mélenchon ? L’électeur de Fillon qui veut absolument éviter Mélenchon doit-il voter Macron au premier tour ? Voter « en conscience » est facile lorsque l’issue du premier tour est jouée. La tentation du vote stratégique, dans un système électoral comme le système français, est très grande.

Se baser sur les sondages pour décider de ce vote, cependant, n’est probablement pas la meilleure idée. Sauf qu’il n’y en a pas de meilleures. C’est le genre d’élection qui me rend heureux de vivre dans un pays avec un système proportionnel…