Les réfugiés balayés sous le tapis

Theo Francken a décidé de célébrer la rentrée par un grand nettoyage de printemps, avec l’aide des polices de Bruxelles-Capitale/Ixelles au Parc Maximilien et de Bruxelles-Nord (Schaerbeek/Evere/Saint-Josse) à la Gare du Nord.

Il y a beaucoup à dire sur le côté inhumain de ces opérations de police. Sur le fait qu’on doit célébrer lorsque la police permet aux réfugiés de récupérer leurs sacs de couchages et biens personnels au lieu de les jeter à la décharge. Sur l’absurde et inquiétante coopération avec le régime soudanais pour en « rapatrier ses ressortissants », qui fuient un régime dictatorial coupable de crimes contre l’humanité. Sur l’incapacité des autorités de travailler avec les associations de terrain. Sur les parallèles entre les discours politiques actuels et une certaine session ordinaire de la Chambre des Représentants du 22 novembre 1938 dont un extrait circule largement pour l’instant sur les réseaux sociaux (le PDF complet est disponible sur le site de la Chambre, pour ceux qui veulent lire l’intervention complète de Mme Blume-Grégoire qui offre une vision assez impressionnante de ce qu’on savait déjà, en 1938 (le passage partagé se trouve à la dernière page, le premier orateur est M. Pholien, ministre de la Justice).

Il y a beaucoup à dire, et beaucoup le disent, et peu de gens écoutent. Les avis sont déjà depuis longtemps tranchés : bobo-gauchiste-bienpensant ou facho-raciste-néonazi, chacun a choisi son camp et creusé sa tranchée. (Je suppose qu’il doit y avoir un troisième camp de « je m’en fous et arrêtez de causer des réfugiés tout le temps », mais forcément on les entend moins)

Au lieu de redire tout ça, je voudrais revenir un instant sur la logique du « nettoyage ». L’objectif principal de M. Francken et du gouvernement fédéral semble être de renvoyer chez eux les « illégaux » et de ne pas créer un « appel d’air » qui amènerait un afflux de réfugiés qu’on serait incapable de gérer. L’objectif, plus local et immédiat, des bourgmestres de Schaerbeek et de Bruxelles-Ville semble être d’enfin se débarrasser de ces douloureuses épines dans le pied que sont les campements « temporaires » du Parc Maximilien et de la Gare du Nord, qui font taches dans la commune et qui sont sources de désagréments pour les riverains forcés de regarder toute cette misère humaine.

Mais si Theo Francken imagine sans doute son nettoyage comme un grand coup de Karcher qui projette les « problèmes » au loin dans leurs pays d’origine, la réalité est plus proche d’un petit coup de balai pour les cacher sous le tapis. Bien sûr, ces opérations de police conduisent à quelques arrestations et quelques expulsions. Mais, surtout, en visant les campements officieux, les zones où les réfugiés se placent si pas dans le cadre de la loi, au moins dans le cadre organisé par les associations d’aide, un cadre où ils sont visibles, où l’on peut leur parler et travailler avec eux sur les différentes options qui s’offrent à eux, on ne fait que les pousser vers la clandestinité. On prend des réfugiés (de fait, si pas selon la loi), et on les transforme réellement en « illégaux ».

Le résultat de ce type de mesure, on peut directement l’observer en regardant le traitement de l’immigration illégale aux États-Unis. Lorsque la police cible spécifiquement les immigrés illégaux, la criminalité augmente. Le processus est assez simple : pour lutter efficacement contre la minorité de criminels dans une communauté, quelle qu’elle soit, il faut que la majorité non-criminelle puisse avoir une relation de confiance avec la police. Sans cette relation de confiance, la criminalité au sein de la communauté est libre de se développer (puisque les victimes n’osent pas se tourner vers la police). C’est mauvais pour la communauté en question (on voit notamment aux États-Unis que les cas de violence conjugale ont tendance à ne plus être signalés par peur de la déportation), et c’est mauvais pour la population en générale (les criminels vont aussi viser des « bons citoyens », et la police aura plus de mal à les retrouver s’ils sont enfouis dans une communauté clandestine). Par contre, lorsque ces mesures anti-immigrés sont moindres, les immigrés illégaux ont tendance à commettre moins de crimes que la population en général (puisque le risque est pour eux beaucoup plus grand : la déportation et/ou la prison pour un crime qui ne vaudrait peut-être qu’une amende ou une peine avec sursis pour un citoyen légal).

Autrement dit, pour revenir à la Belgique : lorsque seuls les « vrais » criminels sont dans la clandestinité, c’est plus facile de faire le tri (et de protéger la population) que lorsque tous les réfugiés y sont.

Autrement autrement dit : la politique des rafles et du nettoyage est non seulement inhumaine, mais aussi inefficace tant pour aider et protéger les illégaux que pour aider et protéger les légaux.

Du coup, on pourrait peut-être arrêter et tenter autre chose ?