La carte et la variole

Une carte illustrant les pays où la variole du singe a été détectée fait tout doucement le tour des réseaux complotistes et/ou antivax. Son origine semble être différents tabloïds anglais, comme Metro ou le Daily Mail.

Version diffusée sur Twitter par Bertrand Scholler [Source], initialement publiée par le Daily Mail [Source]

Si l’on suit le raisonnement qui accompagne généralement l’image, on est supposé voir cette carte et se dire: tiens, c’est curieux, pourquoi la variole du singe touche-t-elle principalement les pays occidentaux, ceux “où la population a été la plus vaccinée“. Serait-ce le plan du nouvel ordre mondial: nous affaiblir avec un vaccin pour mieux nous assommer après avec un nouveau virus?

Mais avant de chercher à interpréter la carte, une question fondamentale doit être résolue… ils sortent d’où, exactement, ces chiffres?

Une constante des partages complotistes sur les réseaux sociaux, c’est de ne pas citer leurs sources: pas moyen de vérifier les chiffres par là. Le Daily Mail n’est pas particulièrement connu pour sa rigueur scientifique non plus, et on peut supposer que ce n’est pas eux qui ont compilé les cas. Mais si le Daily Mail ne cite pas directement la source pour la carte, on la retrouve facilement à travers tout leurs articles : sans surprise, il s’agit de l’OMS.

Et à première vue, l’OMS semble bien confirmer ces chiffres. Ils ont même leur propre carte:

Version de l’OMS. [Source]

Mais… il y a une petite subtilité. Le texte qui accompagne cette carte indique qu’il s’agit de la distribution géographique des cas détectés dans les pays où le virus n’est pas endémique. Si on regarde les rapports hebdomadaires de l’OMS sur les différentes épidémies sévissant sur le continent africain, on peut par exemple voir qu’entre le 6 mars 2022 et le 17 avril 2022 il y a eu 448 cas recensés en République Démocratique du Congo, principal foyer de contamination. Cela correspond à une dizaine de cas détectés par jour. Par comparaison, le Royaume-Unis, l’Espagne et le Portugal, pays non-endémiques les plus touchés selon le rapport de l’OMS, ont entre 21 et 30 cas signalés entre le 13 et le 21 mai 2022, ce qui revient à peu près à 10 nouveaux cas par jour pour les trois pays mis ensemble.

Une carte plus fidèle à la réalité complète serait donc par exemple celle proposée par Al Jazeera (qui, par ailleurs, a le mérite de nommer la source de ses données directement dans l’image!):

Version de Al Jazeera [Source]

Donc pour résumer: non, la variole du singe ne touche pas en particulier les pays “affaiblis par la vaccination”. Et une carte sans source et sans légende, c’est aussi informatif qu’une boussole sans aiguille.

(Et non, ce n’est pas lié au fait que le vaccin AstraZeneca utilise un adénovirus de chimpanzé comme vecteur pour transporter la protéine Spike. La variole du singe, comme son nom ne l’indique pas, est principalement présente dans la nature chez des rongeurs, même s’il a été originellement identifié dans des singes de laboratoire.)

La France à droite, bien à droite

Mise à jour 11/04/2022 avec les résultats définitifs du premier tour 2022.

Pour la deuxième élection consécutive, il n’y aura pas de candidat étiqueté “à gauche” au second tour de l’élection présidentielle française. Sur les cinq dernières élections, la gauche n’y aura été présente que deux fois: Ségolène Royal en 2007, et François Hollande en 2012.

On met souvent cette absence sur le dos d’une dispersion des voix de gauche entre de trop nombreux candidats, mais je ne pense pas que ce soit une analyse très juste (à part pour 2002, on y reviendra).

Si on veut compter la dispersion des voix “de gauche” en y incluant PS, les écolos, et les diverses mouvances communistes, ouvrières, etc., on doit la comparer avec la dispersion des voix “de droite” en y incluant Républicains, et les diverses mouvances nationalistes, identitaires, etc. Les convergences d’idées y sont certainement aussi forte (surtout ces dernières années, ou même les discours du “centre” macroniste sont parfois difficiles à distinguer de ceux de l’extrême-droite “adoucie” de Marine Le Pen).

En 2022, Jean-Luc Mélenchon aura obtenu 69% des suffrages “de gauche” (21,95%, contre 9.99% pour tous les autres candidat.e.s “de gauche” rassemblé.e.s). Marine Le Pen, de son côté, rassemble 62% des suffrages “de droite”. Quand on regarde toutes les élections depuis 2002, on voit que la concentration des voix “à gauche” n’est pas fondamentalement plus mauvaise qu’à droite:

Proportion des votes “de gauche” et “de droite” obtenu par le premier candidat de la faction.

En 2007, 2012 et 2022, la concentration des voix est relativement similaire. En 2017, les votes de droite se sont particulièrement dispersés entre Fillon et Le Pen (mais le total des voix “de gauche” était largement plus faible, les électeurs ayant été happés par le “centre” macroniste).

Et puis il y a 2002… Lionel Jospin n’avait obtenu que 34% des voix “de gauche”, une dispersion qui très clairement lui a coûté l’élection.

Car l’autre côté des chiffres, c’est la balance totale entre “la gauche” (et l’extrême-gauche), “la droite” (et l’extrême-droite) et “le centre”.

Distribution des voix entre “gauche/extrême-gauche”, “centre” et “droite/extrême-droite” depuis 2002.

Des cinq dernières élections, la seule dans laquelle la gauche a obtenu plus de voix que la droite au premier tour est celle de 2002, où malgré cette “victoire” le second tour s’était finalement joué entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen.

Il est clair en regardant l’évolution de la distribution des voix que le “centre” siphonne largement plus de voix à gauche qu’à droite. On pourrait y voir une indication que le centre français est un centre-gauche… mais ni le discours, ni le programme d’Emmanuel Macron ne colle avec cette analyse.

Non, le constat me semble plutôt que le réservoir de voix “de gauche” est, tout simplement, aujourd’hui trop faible en France que pour permettre de gagner des élections au niveau national.

Et aussi (mais ce n’est pas nouveau): le système présidentiel est vraiment nul. Le système belge est loin d’être parfait, mais chaque fois que je vois une élection française ou américaine, je me dis qu’on est quand même mieux lotis.


Notes: candidats inclus dans chaque “faction” pour les diverses élections:

Gauche / Extrême-gaucheCentreDroite / Extrême-droite
2022Mélenchon, Jadot, Roussel, Hidalgo, Poutou, ArthaudMacron, LassalleLe Pen, Zemmour, Pécresse, Dupont-Aignan
2017Mélenchon, Hamon, Poutou, Arthaud, CheminadeMacron, LassalleLe Pen, Fillon, Dupont-Aignan, Asselinau
2012Hollande, Mélenchon, Joly, Poutou, Arthaud, CheminadeBayrouSarkozy, Le Pen, Dupont-Aignan
2007Royal, Besancenot, Buffet, Voynet, Laguiller, Bové, Nihous, SchivardiBayrouSarkozy, Le Pen, de Villiers
2002Jospin, Laguiller, Chevènement, Mamère, Besancenot, Saint-Josse, Hue, Taubira, GlucksteinBayrou, LepageChirac, Le Pen, Madelin, Mégret, Boutin

Sources des données utilisées:

Suite: La Libre Belgique et bit4you

Je notais le 20 février dans l’article “Bitcoin et médias: La Libre Belgique et bit4you” le traitement douteux des cryptomonnaies par les médias, et en particulier les mauvaises pratiques apparentes de La Libre, dont le partenariat commercial avec la plateforme bit4you semblait parfois déborder dangereusement sur leur contenu journalistique.

Suite à cet article, j’ai signalé le problème au Conseil de Déontologie Journalistique, en notant en particulier:

  • Des tweets n’indiquant pas la nature publicitaire de certains “publireportages” de bit4you.
  • Un manque de clarté sur les pages de ces publireportages quand au fait qu’on regardait un contenu publicitaire.
  • Un possible conflit d’intérêt avec des articles non-publicitaires mettant largement en avant bit4you et son cofondateur Marc Toledo alors qu’une relation commerciale existe aussi entre La Libre et bit4you (exemples: [1, 2, 3]).

Réponse de La Libre

Suite à la transmission de ma plainte au journal, La Libre a supprimé les “tweets” incriminés (sauf un…), et a modifié l’apparence des publireportages pour les rendre plus distinctifs et plus visiblement “publicitaires”. Dans sa réponse au CDJ, M. Legge, rédacteur en chef de LaLibre.be, indique que les tweets sont le résultat d’un problème technique qui, de mi-janvier à mi-février, a perturbé leur système de publication automatique sur Twitter qui ne filtrait plus les publireportages. Ce problème serait maintenant résolu.

Avant / Après : nature publicitaire plus clairement établie
Avant / Après: apparence du publireportage

Concernant les articles “non-publicitaires”, ils invoquent l’indépendance de la rédaction qui implique de “ne pas exclure un interlocuteur pertinent parce qu’il est aussi un annonceur régulier ou pas”, ce qui serait contraire à “l’esprit de
l’indépendance journalistique”. M. Legge note également que La Libre a aussi publié des articles critiques des cryptomonnaies et pointe quelques exemples [1, 2, 3, 4].

Suffisant ?

Le CDJ m’a demandé si, suite à cette réponse, je souhaitais poursuivre et demander à ce qu’ils traitent la plainte sur le fond. J’ai répondu que non.

Je reste très dubitatif quand au choix rédactionnel de La Libre. Les plateformes d’échanges de cryptomonnaies ne sont pas de simples business. Il est impossible d’y participer sans être associé, directement ou indirectement, à des pratiques douteuses et/ou frauduleuses. Bit4you, par exemple, utilise pour toutes ses transactions la cryptomonnaie de la société “Tether” (USDT), qui est largement soupçonnée de fraude et de manipulation du marché. Il me semble qu’une attention particulière devrait être prise par les journalistes lorsqu’ils traitent avec de tels partenaires.

Mais il s’agit là d’un choix rédactionnel. Je pense que La Libre fait ici un mauvais choix, et qu’ils auraient besoin de se tourner vers d’autres experts pour traiter les questions relatives aux cryptomonnaies, mais je ne dispose pas d’éléments permettant de soupçonner de la malhonnêteté de la part du journal. Je pense que c’est du mauvais journalisme, mais ça c’est une toute autre question !

Bitcoin et médias: La Libre Belgique et bit4you

Suite (18/3/2022).

Il est difficile de ne pas voir une certaine responsabilité médiatique dans la vaste arnaque que sont les cryptomonnaies, NFTs, et autres “révolutions” de la blockchain. En traitant bien souvent les cryptomonnaies comme “un investissement” (risqué, certes, mais légitime) dont on rapporte les montées et descentes comme si c’était une action cotée en bourse, ils leur donne une aura de respectabilité qui aide à recruter les nouvelles générations d’investisseurs… qui se retrouvent bien souvent les cibles de la prochaine arnaque, ou simplement les victimes de la nature légèrement… “pyramidale” de l’investissement.

Au vu de la vaste quantité d’argent sale au cœur de cette “crypto-économie”, il me semble particulièrement important pour les médias de s’assurer que, dans leurs propres transactions avec le milieu, ils sont irréprochables et au-dessus de tout conflit d’intérêt. Ce qui m’amène à La Libre Belgique et à la société bit4you.

La Libre Belgique a attiré mon attention par leur couverture particulièrement positive et constante des cryptomonnaies. C’est peut-être une impression personnelle, mais je les vois plus que la plupart des autres médias francophones diffuser chaque montée du prix, et offrir une tribune à des entrepreneurs en blockchain et cryptomonnaies.

Avec parfois, me semble-t-il, un léger flou entre le contenu publicitaire et le contenu journalistique. Parce que La Libre publie des “publireportages”, contenu sponsorisé prenant le format d’un article “normal”. Par exemple: cette série de 6 articles “#Décrypto”. Ces articles sont clairement marqués comme “contenu de partenaire” et “PUBLICITE”, mais ils se retrouvent catégorisés dans la section “Placements et marchés” du site et sont écrits comme des articles “informatifs”. Plus récemment, on a ces articles “Le bitcoin, un nouvel eldorado pour les jeunes” et “Les jeunes investisseurs“, eux aussi marqués “publireportage” et avec une note indiquant qu’il s’agit d’un contenu publicitaire à la fin, mais visuellement absolument identiques à tous les articles “légitimes” (et aussi écris dans un style “neutre” qui cherche clairement à donner l’impression qu’il s’agit d’articles et pas de publicités).

Cette limite floue entre “contenu journalistique” et “publicité” est déjà un peu dérangeante, mais jusque là “ça peut aller”. Mais voici où les choses deviennent un peu plus franchement problématiques. Ces contenus publicitaires proviennent tous des “bit4you“, une plateforme d’échange de cryptomonnaies basée en Belgique et dirigée par un certain Marc Toledo.

Et, en même temps que La Libre se fait payer pour diffuser les contenus publicitaires de bit4you, ils diffusent aussi des “vrais” articles faisant les louanges de cette même société. Voir aussi ici et ici. Aucun de ces articles ne sont des publicités, mais ils mettent clairement en avant une société en particulier, et donnent largement la parole à Marc Toledo qui se retrouve de facto “l’expert” de prédilection sur les questions de cryptomonnaies pour le journal.

La relation entre La Libre et bit4you est donc trouble: d’un côté, c’est une relation commerciale, où bit4you paie La Libre pour y placer son contenu publicitaire. D’un autre côté, c’est une relation journalistique, où La Libre interview Marc Toledo en tant qu’expert pour alimenter du contenu informatif.

Est-ce illégal ou une faute professionnelle? Honnêtement, je n’en sais rien du tout. Mais ce qui me semble très clair, c’est que le milieu des cryptomonnaies est pourri jusqu’à l’os, est remplis d’arnaques et de sociétés à l’honnêteté plus que douteuse, et que face à ce genre de milieu les médias devraient faire preuve d’une attention particulière à éviter de se retrouver dans des situations de potentiel conflits d’intérêt, qui les rendraient (éthiquement si pas juridiquement) complices des malversations en tout genre qui font tourner cette “crypto-économie”.

Hold On et vaccins: comment faire mentir des chiffres

“Hold On”, c’est le film anti-vaccination réalisé par “un collectif d’anciens journalistes.” Comme toujours dans les pseudo-documentaires complotistes, il y a tellement d’affirmations fausses ou sorties de leur contexte à la minute qu’il faut dix fois plus de temps pour les réfuter qu’il n’en a fallu pour produire le film. Je trouve cependant toujours intéressant de regarder la malhonnêteté avec laquelle ce genre de projets manipule les chiffres pour générer la peur, leur source principale de revenus.

Un exemple flagrant est celui des décès liés aux vaccins. Dans le film, une musique dramatique accompagne la révélation des chiffres “sous-évalués” et dont les médias “n’ont jamais parlé”. 905 décès Pfizer. 77 Moderna. 216 AstraZeneca. 24 Johnson & Johnson. D’une voix sombre, le narrateur annonce: “Ici, ces personnes ne sont pas mortes de maladie, elles étaient sans doute bien portantes.”

Les chiffres annoncés ont même une source: l’Agence Nationale de la Sécurité du Médicament, l’ANSM. Plus précisément, on peut les trouver dans le dossier thématique COVID-19 de cette agence. Ainsi, en ouvrant le rapport détaillé Pfizer [lien PDF] au 26 Août 2021, on trouve effectivement un tableau parlant de 905 décès (et un peu plus loin dans le même tableau 906, et plus loin dans le texte 907: une constante des données médicales, c’est que c’est toujours la galère pour avoir des données complètement fiables!). Il s’agit bien de décès déclarés en pharmacovigilance après une vaccination: le visuel ne contient pas de mensonge.

Mais des mensonges, il y en a deux dans ce passage: un direct, et un par omission. Le direct est à l’oral. Lorsque le narrateur dit que ces personnes étaient “sans doute bien portantes”, c’est entièrement faux, et il suffit de lire la suite du rapport pour s’en rendre compte. Les chiffres incluent par exemple des “décès en lien avec l’évolution d’une pathologie chronique déjà présente avant la vaccination.”

Ce qui nous amène au mensonge principal, qui consiste à omettre les éléments du rapport qui expliquent et contextualisent les chiffres en question. Pour commencer, le fait que un décès déclaré “après une vaccination” ne signifie évidemment pas décès “causé par une vaccination”. Dès qu’une personne décède peu de temps après avoir reçu le vaccin (et ce “peu de temps” peut aller jusqu’à plusieurs semaines!), le décès est rapporté aux agences de pharmacovigilance pour qu’une enquête puisse avoir lieu. Le décès rentre alors directement dans les chiffres. Bien souvent, il est impossible de déterminer avec certitude au cas par cas si le vaccin est en cause. Parfois, il y a une autre cause très clairement établie.

Par exemple, dans ce rapport, on détaille les 36 décès survenu parmi les moins de 50 ans. On a des “causes inconnues” où “aucun élément transmis n’indiquait un rôle potentiel du vaccin”, des décès liés “à une évolution d’une maladie
préexistante”, et une série de 8 cas où les causes ont pu être établies de manière plus détaillées:

  • Une réaction allergique aux arachides (le patient avait “ingéré une sauce à base d’arachides” juste avant que les symptômes n’apparaissent).
  • Des problèmes d’AVC, rupture d’aneurisme, embolie pulmonaires, etc… qui sont arrivés entre deux semaines et deux mois après la vaccination, avec pour tous les patients sauf un des antécédents d’obésité/surcharge pondérale.
  • Un cas d’AVC le soir même de l’injection chez un patient avec des antécédents d’hypertension artérielle.

Le coeur du mensonge est là: “Hold On” cherche clairement à présenter ces chiffres comme si il s’agissait des morts causées par le vaccin. Ce n’est pas le cas. Ces morts ont été déclarées après une vaccination, et le rôle de la pharmacovigilance est d’analyser tous les rapports de problèmes de santés déclarés après une vaccination pour déterminer si un lien existe.

Comment peut-on établir ce lien? En plus des enquêtes détaillées sur chaque décès qui permettent de voir si certains indices inquiétants en ressortent, on peut regarder si la mortalité après vaccination est plus ou moins importante que la mortalité attendue en temps normal. Ainsi, le rapport de l’ANSM indique que, pour près de 17 millions de vaccinés Pfizer de moins de 50 ans, on s’attendrait à avoir environ 700 décès sur la période étudiée. On en a 36. Cela ne signifie bien entendu pas que le vaccin Pfizer protège de toutes les autres causes de décès: on peut supposer que, par exemple, si quelqu’un décède après s’être fait renverser par un bus, on ne le signalera pas à l’ANSM même s’il sortait du centre de vaccination. Ces chiffres sont aussi évidemment à mettre en relation avec un autre: combien de décès liés au COVID durant cette même période?

En France, un peu plus de 900 décès pour prêt de 40 millions de vaccinés Pfizer (incluant des cas où il n’y a clairement pas de lien entre le vaccin et le décès). Toujours en France, 120.000 décès directement liés au COVID (pour environ 7,5 millions de cas rapportés).

Quand on regarde tous les chiffres, la conclusion est claire: se vacciner est, certainement pour les adultes (et probablement pour les enfants aussi), de très très loin la meilleure option.

Provinces-Unies de Belgique?

Le système électoral américain est, pour être poli, archaïque. Chaque fois qu’une de leurs élections menace de plonger le monde dans le chaos pour quatre ans, je me retrouve à jouer au “et si…” : et si la Belgique avait un système similaire ?

Il serait complètement idiot d’essayer de jouer avec les résultats électoraux belges dans un système américain et d’en tirer une quelconque conclusion : les partis, l’électorat, les médias traiteraient l’élection de manière tellement différente que les résultats seraient drastiquement changés. Idiot, mais moi je trouve ça un peu rigolo quand même, donc allons-y.

Voyons d’abord les caractéristiques principales du système électoral américain.

  • Chaque État (et Washington DC) tient le même jour une élection.
  • Chaque État dispose d’un nombre de “grands électeurs” égal au nombre de représentants de cet état au Congrès, soit deux sénateurs et un nombre de représentants à la chambre qui dépend de la population de l’État. Le District de Columbia (Washington DC) dispose de 3 grand électeurs, même s’ils n’ont pas de représentants au Congrès.
  • Chaque État* donne l’ensemble des voix de ses “grands électeurs” au candidat qui y a obtenu le plus de voix.

* Sauf le Maine et le Nebraska, mais honnêtement on ne va pas commencer à s’embourber dans toutes les subtilités et absurdités du système sinon on ne s’en sortira jamais !

Comment pourrait-on traduire ce système à la Belgique ? Je vais faire au plus simple :

  • Chaque Province (et Bruxelles-Capitale) tient le même jour une élection.
  • Chaque Province (et Bruxelles-Capitale) dispose d’un nombre de grands électeurs égal au nombre de représentants à la Chambre. Le Sénat ne compte pas, parce que les délégués ne sont pas liés aux provinces, et que “le Sénat ne compte pas”, c’est un peu l’idée générale en Belgique. Vous allez me dire : les provinces aussi. C’est pas faux. Tant pis, ceci n’est pas un travail académique.
  • Chaque Province (et Bruxelles) donne l’ensemble des voix de ses grands électeurs au ou à la président·e du parti qui y a obtenu le plus de voix.

Il y a 150 sièges à la Chambre. Le but du jeu est donc d’obtenir 76 voix auprès des grands électeurs. À quoi aurait ressemblé la carte électorale après les élections législatives de 2019, si tout le monde avait bizarrement voté pareil malgré ce système complètement différent ?

Commençons par les grands perdants de ces élections : tous les partis néerlandophones qui ne sont pas la N-VA. Bart De Wever est en tête dans toute la Flandre, et rafle 87 grands électeurs pour immédiatement devenir Premier Ministre. Aucun suspense, les médias peuvent annoncer le vainqueur dès la fermeture des bureaux de vote. Aucun autre parti flamand n’apparaît sur la carte.

Autre perdant de ce système : le MR, avec 9 grands électeurs (contre 14 sièges réellement gagnés aux élections). Il n’est en tête que dans les deux provinces les moins peuplées de Belgique, le Brabant Wallon et le Luxembourg, où leurs 200 voix d’avances sur le cdH leur permet tout de même de rafler les électeurs de la province. Le cdH, tout comme le PTB et DéFI, disparaissent de la circulation.

Ecolo s’en sort mieux en nombre de grands électeurs qu’en nombre de sièges effectivement gagnés dans le système belge. Avec 8.000 voix d’avance à Bruxelles, ils obtiennent 15 grands électeurs et devient le troisième parti politique du pays. Le PS conserve le “mur rouge” du sillon Sambre-et-Meuse, et obtient 39 voix.

Toutes ces considérations de “nombre de siège” contre “nombre de grands électeurs” étant bien sûr sans impact : dans le système américain, seul le gagnant compte. Quoique, si on remonte suffisamment loin dans le temps, leur système originel voulait que le second devienne vice-président, ce qui nous permettrait de voir aux commandes le tandem De Wever – Di Rupo.

Tout cet exercice était parfaitement inutile. J’assume !

Coronavirus: faire le point

Je ne suis pas médecin. Je ne suis pas épidémiologiste. Je ne suis pas virologue. Je n’ai une compréhension que très partielle des modes de contamination et de l’efficacité des différentes mesures que l’on peut mettre en place pour limiter l’épidémie.

Comment dès lors se faire une opinion raisonnée et raisonnable sur ce qu’il faut faire, et sur le risque réel posé par ce qui est désormais officiellement une pandémie mondiale ?

Mon réflexe face à une déferlante médiatique alarmiste est toujours de relativiser (“la grippe saisonnière fait plus de morts”) et de soutenir les solutions minimales (“ne cédons pas à la panique”). Mais je veux aussi regarder les chiffres (parce que ça, je sais faire!) et en tirer les conclusions nécessaires.

Chiffres issus des communiqués du SPF Santé Publique (https://www.info-coronavirus.be/fr/news/)

Quelques faits qui me semblent importants :

  • Les chiffres publiés tous les jours par le SPF Santé sont à prendre avec beaucoup de précautions. Les “nouveaux cas détectés” sont principalement corrélés avec le nombre de tests effectués (et donc avec la disponibilité de ces tests).
  • Vu le temps important entre l’infection et les symptômes (et donc les détections), il y a un décalage de une à deux semaines entre la “courbe des infections réelles” et la “courbe des infections détectées“. (voir par exemple cette étude). En se basant sur les données de Hubei, par exemple, les ~300 cas détectés en Belgique aujourd’hui correspondent possiblement à ~2000 personnes réellement infectées aujourd’hui. Notons bien que la marge d’erreur sur une telle extrapolation est énorme. Le nombre de cas réel pourrait tout aussi bien être de 500 que de 5000.
  • Conséquence importante de ce “décalage des courbes”: la croissance exponentielle de la contamination – si on est dans une croissance exponentielle – continue environ 10 jours après que des mesures drastiques de confinement soient mises en place.

La question pour la Belgique est: faisons-nous face à une croissance exponentielle actuellement ? La réponse n’est pas, pour l’instant, possible à obtenir. Le début d’une croissance exponentielle est impossible à distinguer d’une croissance linéaire. L’incertitude sur les chiffres actuels est trop grande.

Le principe de précaution veut, dans ce cas, qu’on utilise l’hypothèse la plus défavorable. Si nous sommes aujourd’hui sur une croissance exponentielle, nous aurons dans une semaine ou deux (quelles que soient les mesures prises dans les jours qui viennent) plusieurs milliers de cas détectés. Si aucune autre mesure n’est prise dans les jours qui viennent, il n’est pas irréaliste de s’attendre à plusieurs dizaines de milliers de cas d’ici trois à quatre semaines.

En attendant que la courbe soit clairement exponentielle (comme en Italie, en Iran, en Corée du Sud, et maintenant en Espagne ou en France…) pour mettre en place des “mesures drastiques“, on court un risque élevé de prendre ces mesures trop tard.

Aujourd’hui, l’Italie ferme les commerces, les bars, les restaurants. Si la situation suit l’exemple chinois, ils devront malgré cela faire face à encore dix jours de croissance du nombre de personnes infectées, alors que leurs infrastructures médicales sont déjà surchargées aujourd’hui. Il est facile de critiquer leur gestion de la crise a posteriori: s’ils avaient pris ces mesures il y a deux semaines, la situation serait restées sous contrôle.

Il y a deux semaines, il y avait 650 cas détectés en Italie. Aujourd’hui, il y en a 300 en Belgique… et plus de 12.000 en Italie. Nous avons le luxe en Belgique de pouvoir profiter de ce décalage de deux semaines entre l’arrivée du virus en Italie et son arrivée chez nous pour garder la courbe en-dessous du taux de saturation des hôpitaux.

Faut-il alors fermer aujourd’hui les écoles, les bars, les restaurants, les crèches, les clubs sportifs ? Je n’ai pas la moindre idée de ce qui peut être laissés ouvert et ce ce qu’il faut fermer pour être le plus efficace. Mais si le gouvernement a un plan pour le “stade 3” – comme ils s’apprêtent sans doute à le faire en France – c’est en l’activant le plus tôt possible qu’on limitera le plus le dégâts.

SpaceX : à qui appartient le ciel ?

Le 24 mai, le Dr Marco Langbroek (chercheur en archéologie paléolithique, météorites, astéroïdes et “satellites espions”) pointait son télescope vers le ciel nocturne et réussissait à capturer une vidéo impressionnante, publiée sur son blog et reprise par de nombreux médias :

Starlink, c’est quoi ?

Ce “train” de lumières est constitué de 60 satellites. Il s’agit de la deuxième vague de la “constellation” Starlink, rejoignant deux satellites lancés en février 2018. Starlink est un projet de SpaceX, l’entreprise aérospatiale d’Elon Musk. Il s’agit d’un “réseau de satellites capable de connecter le globe, et particulièrement les régions actuellement non-connectées, avec des services Internet haut-débit fiable et abordable.” (Starlink Press Kit, PDF)

Si 60 satellites se baladant en rang d’oignon impressionnent, ce n’est rien par rapport à ce qui est prévu pour la suite : d’ici 2027, près de 12.000 satellites devraient être déployés. Pour contextualiser, on recensait début 2019 un total de 4.987 satellites en orbite autour de la Terre. Si on ajoute les projets certes moins ambitieux d’Amazon, Telesat ou OneWeb, on parle ici de quadrupler le nombre de satellites en orbite sur les dix prochaines années.

Le débat déclenché par la vidéo du Dr Langbroek fait des vagues dans tous les médias. Le noyau de ce débat est simple : le projet d’Elon Musk (et des autres) va bien au-delà d’un simple projet de télécommunication. Il s’agit d’un changement radical de notre paysage orbital. Les conséquences exactes sont difficiles à prévoir. Estimer l’effet qu’auront ces milliers de nouveaux satellites sur le ciel nocturne est compliqué, et dépend de nombreux paramètres pas toujours disponibles : forme exacte des satellites (et de leurs éléments réfléchissants), altitude et position finales, position de l’observateur…

Dans le meilleur des cas, l’effet à l’oeil nu sera quasi nul. Dans le pire des cas, le ciel nocturne dans dix ans sera radicalement transformé. Quoi qu’il en soit, l’impact sera en tout cas directement visible pour les télescopes basés sur Terre.

Elon a dit

Au-delà du débat technique sur l’impact de ces nouvelles “constellations”, c’est une conversation Twitter (comme souvent avec Elon Musk) qui soulève à mon avis une question plus fondamentale. Interrogé par Varun Ramesh sur la “pollution lumineuse du ciel”, Elon Musk répond :

“Il y a déjà 4900 satellites en orbite, que les gens remarquent ~0% du temps. Starlink ne sera vu par personne sauf s’ils regardent avec beaucoup d’attention & l’impact sur les avancements en astronomie sera de ~0%. De toute façon, les télescopes devraient être mis en orbite. L’atténuation atmosphérique est terrible.”

Fraser Cain, éditeur du site Universe Today, fait remarquer que “s’ils aident des milliards de gens dans des lieux reculés à avoir un accès bon marché à Internet, c’est un prix que je suis prêt à payer.

Elon Musk :

“Exactement, potentiellement aider des milliards de gens économiquement désavantagés est pour le plus grand bien. Cela étant dit, nous nous assurerons que Starlink n’a aucun effet matériel sur les découvertes en astronomie. Nous nous soucions beaucoup de la science.

Voilà. Problème réglé, discussion close : Elon Musk a pesé le pour et le contre, a écouté nos arguments, et a tranché. À nous pauvres mortels d’accepter Sa décision. Le fait que le plus grand bien de l’humanité coïncide avec un revenu potentiel de “30 milliards par an” n’est bien sûr qu’un heureux hasard.

La question fondamentale, donc : SpaceX, Amazon & co peuvent-ils juste ignorer les critiques et faire ce qu’ils veulent ?

Qui a le droit ?

Petit moment “droit spatial” (désolé, ça m’a un peu fasciné de lire tout ça alors je partage). Donc, la réglementation autour de l’exploitation de l’espace pour les télécommunications est globalement le domaine de l’Union Internationale des Télécommunications, une agence des Nations Unies fondée en 1865 lors de la convention télégraphique internationale. Celle-ci fonctionne selon des principes énoncés dans une constitution (PDF) dont le préambule commence :

En reconnaissant pleinement à chaque Etat le droit souverain de réglementer ses télécommunications…

En terme de satellites, sa préoccupation principale est l’allocation des positions orbitales géostationnaires, et de coordonner les positions et les fréquences d’émission pour éviter les interférences.

Starlink n’occupe pas d’orbite géostationnaire : son lancement n’a donc besoin que de se référer à son État souverain, c’est-à-dire les États-Unis. SpaceX a donc requis l’autorisation de deux agences fédérales américaines : la FCC (pour l’utilisation des fréquences) et de la FAA (pour les lancements).

Et… c’est tout ?

Il n’y a pas de mécanisme prévu qui se préoccupe d’une quelconque manière (autant que j’aie pu trouver en tout cas) de l’impact des satellites ni sur la recherche scientifique, ni sur les astronomes amateurs (qui ne peuvent pas vraiment suivre la suggestion d’Elon Musk de mettre leur télescopes en orbite), ni sur cette ressource tellement banale qu’est le “ciel nocturne”.

Si par hasard un conflit survenait, et des tribunaux internationaux se retrouvaient impliqués dans l’affaire, et devaient donner leur avis face à cette brusque invasion du ciel par des sociétés privées, ils devraient sans doute faire un retour aux sources : le “Traité de l’Espace” de 1967, qui entérine les principes fondamentaux de l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique [4]. Notons que celui-ci concerne les États, pas les sociétés privées, mais qu’il stipule que “les activités des entités non gouvernementales dans l’espace extra-atmosphérique (…) doivent faire l’objet d’une autorisation et d’une surveillance continue de la part de l’État approprié partie au Traité.” (Art. VI)

L’article I nous dit :

L’exploration et l’utilisation de l’espace extra-atmosphérique, y compris la lune et les autres corps célestes, doivent se faire pour le bien et dans l’intérêt de tous les pays, quel que soit le stade de leur développement économique ou scientifique ; elles sont l’apanage de l’humanité tout entière.

L’argument d’Elon Musk que Starlink est “pour le plus grand bien” n’est donc pas anodin. En insistant sur l’objectif de fournir des moyens de télécommunication à tous les pays, il place son projet commercial dans le cadre généralement admis des “bons projets” spatiaux, inattaquables.

Et si certains ne sont pas d’accord, il semblerait que pour l’instant, ce soit tant pis pour eux. Et que l’on peut s’estimer heureux si la pollution lumineuse reste un “dommage collatéral”. Car pour l’instant, rien dans le droit international n’empêcherait une société d’utiliser la visibilité des satellites à “orbite basse” dans un but plus ouvertement commercial… comme le proposerait une start-up Russe (honnêtement, en voyant leur site, je ne suis pas tout à fait convaincu que ce n’est pas une satire, mais en tout cas ils sont pris au sérieux par divers médias).

Capture d’écran : “the orbital display”, Vlad Sitnikov (https://vimeo.com/309893059)

Voir passer un satellite lors d’une belle nuit d’été à la campagne était jusqu’à présent un bref moment d’émerveillement en regardant les étoiles. Il s’agira peut-être bientôt d’une inévitable nuisance.

Puisqu’on parle de Reporters Sans Frontières…

Tous les ans, Reporters Sans Frontières établit un “classement mondial de la liberté de la presse”. Charles Michel a décidé d’utiliser celui-ci pour expliquer que, lui premier ministre, la liberté de la presse est nettement mieux garantie en Belgique qu’avant, dans les heures sombres de notre histoire où notre beau pays était aux mains des socialistes (le fait que le MR faisait aussi partie du gouvernement n’a, bien entendu, absolument rien à voir).

Puisque M. Michel choisit d’accepter l’arbitrage de RSF sur la question, si on allait jeter un oeil à ce fameux classement, et à son évolution depuis le gouvernement Di Rupo ?

Voyons d’abord comment ce classement est réalisé. Reporters Sans Frontières décrit la méthodologie sur son site web. En résumé : ils envoient un questionnaire à différents professionnels des médias, à partir desquels ils calculent une série d’indicateurs thématiques (pluralisme, indépendance, environnement et autocensure, cadre légal, transparence, infrastructures, violences). Enfin, tout ça est mis dans une formule qui donne un score entre 0 (meilleur score) et 100 (moins bon score).

Notons que le mode de calcul actuel n’est d’application que depuis 2013. On ne peut donc comparer les années entre elles qu’à partir de ce moment-là. Notons aussi que le rapport concerne à chaque fois l’année précédente (le rapport 2018 est déjà sorti et mesure la liberté de la presse durant l’année 2017).

On peut trouver un tableau récapitulatif des scores et des classements sur Wikipedia. Pour la Belgique, on a:

Année Premier ministre Classement Score
2013 Di Rupo 21 12.94
2014 Di Rupo 23 12.80
2015 Di Rupo* (en fonction jusque octobre 2014) 15 11.98
2016 Michel 13 14.18
2017 Michel 9 12.75
2018 Michel 7 13.16

Que peut-on donc réellement dire de ces rapports Reporters Sans Frontières ?

  1. La Belgique est effectivement montée dans le classement sous le gouvernement Michel par rapport au gouvernement Di Rupo.
  2. Le score de la Belgique, par contre, est légèrement moins bon : le classement reflète donc surtout que la liberté de la presse a plus diminué chez les autres que chez nous.
  3. Au vu du mode de calcul et de collecte des données, une différence de 2-3 points comme on peut le voir ici n’est probablement pas très significative. Reporters Sans Frontières définit une “bonne situation” par un score inférieur à 15, que la Belgique conserve toujours pour l’instant. Au classement 2013, 25 pays remplissaient cette condition. Au classement 2018, il n’y en a plus que 17.

L’analyse de Reporters Sans Frontières de la situation mondiale est claire: il y a un “accroissement des sentiments haineux à l’encontre des journalistes” et une “hostilité revendiquée envers les médias, encouragée par des responsables politiques” qui menace les démocraties, y compris en Europe.

De plus en plus de chefs d’Etat démocratiquement élus voient la presse non plus comme un fondement essentiel de la démocratie, mais comme un adversaire pour lequel ils affichent ouvertement leur aversion.

Et là, lorsque M. Michel reprend à son compte le vocabulaire de Donald Trump et crie aux “fake news”, il ne fait que jeter de l’huile sur le feu.

La particratie belge, en quelques chiffres

Qui dirige la Belgique : les représentants démocratiquement élus, où les dirigeants de parti ? C’est une question à laquelle il n’est bien sûr pas possible de répondre sans savoir ce qui se passe dans “les coulisses du pouvoir”, qui ne seraient pas de très bonnes coulisses si on pouvait les observer.

Ce qu’on peut essayer de mesurer, c’est la tendance des Partis à “verrouiller” le vote des députés. Autrement dit : les élus votent-ils “en leur âme et conscience”, ou sont-ils forcés de suivre une consigne venant “d’en haut”. Bien sûr, on s’attend à ce que les élus d’un même parti tendent à voter ensemble, et à ce que certains votes importants se déroulent “majorité contre opposition”. Mais on devrait pouvoir observer, dans toute la diversité des sujets qui peuvent se retrouver votés à la Chambre, une saine divergence d’opinions et de votes au sein des familles politiques.

Ce n’est en Belgique clairement pas le cas.

En analysant les comptes-rendus des séances plénières de la Chambre, on peut tenter de quantifier cet aspect particulier de la “particratie” belge, en répondant à quelques questions:

  1. Les Partis sont-ils souvent unanimes, ou acceptent-ils une certaine divergence d’opinions dans leurs votes ?
  2. À quelle fréquence les Députés dévient-ils de la “ligne officielle” du Parti ?
  3. Dans quelle mesure les partis du gouvernement peuvent-ils voter indépendamment ?

Des partis unanimes

En date du 1er mars 2018, la 54ème législature de la Chambre avait effectué 1636 votes. Le nombre de votes pour lesquels au moins un membre du parti n’a pas voté avec la majorité du parti oscille entre 11 (CD&V, Open VLD) et 78 (PS)*.

Ces chiffres montrent que, dans l’écrasante majorité des cas, pas un seul député ne dévie de la ligne du parti. Bien souvent, lorsqu’il y a une dissidence, elle est isolée. Au MR, par exemple, il n’y a eu aucun vote sur toute la législature où plus d’un député (sur les 20 élus) n’a pas voté avec le parti.

De rares dissidents

Lorsqu’on regarde les députés individuellement, on peut voir que 64 d’entre eux (sur 150) ont toujours suivi leur parti. La députée la plus “électron libre” de la Chambre est Stéphanie Thoron, qui a voté 70 fois autre chose que le MR. Sur ces 70 fois, on retrouve 67 abstentions, et seulement 3 votes contraires. Pour le second de ce classement (Sébastian Pirlot, PS), seul un vote (parmi les 38 “dissidents”), on retrouve 37 abstentions et un seul vote contraire.

Derrière Mme Thoron, la proportion de votes dissidents chute directement de moitié. Seuls cinq députés ont plus de 2% de leurs votes différents du vote majoritaire de leur parti.

Une majorité inébranlable

La majorité gouvernementale forme un bloc presque absolu au sein du parlement.  Sur les 1636 votes, on en retrouve 1522 (soit 92,86%) où tous les députés MR, N-VA, CD&V et Open VLD sont en parfait accord, sans un seul dissident. Ils se comportent comme un parti unique, votant presque exclusivement ensemble.

Ainsi, on peut calculer le “taux d’accord” entre deux partis comme étant la proportion des votes où la majorité de leurs élus ont émis le même vote. On y voit immédiatement ressortir le bloc majoritaire**.

Même si le bloc “opposition” est nettement moins rigide, le résultat de ces accords inter-partis est assez visible. Si l’on ignore les “petits partis” forcément plus indépendants (Vuyle&Wouters, PP, PTB-GO! et Vlaams Belang) et que l’on regarde la forme que prennent les votes, on voit que la plupart des votes suivent les mêmes résultats: soit une quasi-unanimité, soit un vote majorité contre opposition.De plus, à nouveau, la seule forme de dissidence permise semble être les abstentions. Si l’on retire celles-ci, on retrouve 37% de votes unanimes, 50% de votes majorité contre opposition, et seulement 13% de votes différents (généralement, où un parti de l’opposition rejoint la majorité).

Quelle(s) conclusion(s) ?

Une conclusion semble assez claire sur base de ces chiffres: lorsqu’il s’agit de voter au sein de la Chambre, peut importe qui a été élu, seule la liste compte.

Cela ne veut pas nécessairement dire que les votes de préférence n’ont aucune importance, et que les élections sont une illusion. Le fait d’engranger des voix de préférence permet sans doute de donner plus de poids à un l’opinion d’un politicien au sein de son parti, et l’analyse des votes ignore complètement tous les autres aspects du travail de député : dépôts de motions, travail en commission, etc…

Mais on peut tout de même se poser la question: est-ce bien normal ? Ne serait-ce pas plus sain pour notre démocratie de voir les opinions personnelles des députés mieux reflétées dans une diversité de votes ? Que le parlement ne serve pas juste à tamponner les propositions du gouvernement, mais puisse jouer son rôle de “contre-pouvoir”, avec des débats dont l’issue n’est pas jouée d’avance, pré-décidée dans les bureaux des partis longtemps avant d’être mise au voix ?

L’intérêt d’un système parlementaire avec une élection proportionnelle comme le nôtre est de forcer le débat et la négociation, de partager le pouvoir de décision entre de nombreuses personnes aux opinions divergentes, qui doivent travailler ensemble pour trouver des compromis. C’est un système qui a ses défauts (même lorsqu’il fonctionne comme prévu) et ses avantages, mais qui ne peut qu’être affaibli par une concentration du pouvoir entre les mains des dirigeants de parti de la majorité.

 

Note: le code informatique et les données utilisées pour cette analyse peuvent être récupérés sur GitHub: https://github.com/adfoucart/analyse-chambre-be

* En excluant les petits partis où l’unanimité est moins surprenantes. Aldo Carcaci, unique député du Parti Populaire, peut difficilement voter contre lui-même.

** V&W représente “Veerle & Wouters”, qui ont quitté la N-VA et forment leur propre groupe indépendant à la Chambre.