MĂ©dor, scoutisme, abus

Adrien Foucart | 13 Apr 2023
2xRien - un blog

Le magazine Médor, que je lis régulièrement et qui en général fait des choses plutôt bien je trouve, a lancé récemment une grande enquête sur “les mouvements de jeunesse belges et leurs éventuels débordements” [medor.coop]. Sur les réseaux sociaux, ils ont lancé en mars un appel aux témoignages [mastodon.social], qui semblait quelque peu… comment dire… orienté?

Post sur mastodon.social.

Dans une nouvelle série de posts ce 14 avril 2023 [mastodon.social], ils “clarifient leur démarche” suite à des “messages de personnes interpellées” (dont moi):

1 – L’enquête démarre parce que nous sommes alerté·es par plusieurs personnes qui ont vécu des abus dans les mouvements de jeunesse. Faits isolés ? Débordements récurrents ? Nos journalistes sondent leur entourage et récoltent facilement une dizaine de témoignages ;

2 – En nous documentant, nous constatons que la gestion de ces abus est aussi une priorité des mouvements de jeunesse. Nous ne sommes donc pas les seul·es à considérer le phénomène comme problématique ;

3 – Nous avons interviewés les 5 mouvements de jeunesse et leur avons proposé de relayer l’appel. Ils ne le feront pas mais sont au courant de la démarche, de la temporalité. Nous avons pris en considération leurs remarques. Il ne s’agit donc pas de taper gratuitement sur ces mouvements ;

4 – Nous lançons un mur de témoignages anonymes dans un cadre qui espère réduire tout débordement. Il n’y a pas de publication automatique et nous retirons ce qui permet d’identifier quiconque (nous n’avons pas vocation à devenir un tribunal médiatique).

5 –Voici un premier long témoignage édifiant qui a contribué à lancer notre enquête. “Saïmiri” est un jeune adulte encore marqué par le harcèlement et l’homophobie subie chez les scouts, 15 ans auparavant. A lire : https://medor.coop/nos-series/scout-to

6 – Les phases suivantes sont la diffusion et récolte de témoignages, la réalisation d’interviews complémentaires, les confrontations ou droits de réplique. Et enfin la rédaction. L’enquête sera publiée en juin.

Nous ne généralisons pas “mouvement de jeunesse = violence”. Nous nous attachons à la gravité des faits et à leur fréquence. Pour les victimes, l’expression compte beaucoup et leur parole mérite d’être entendue. C’est d’ailleurs ça, l’esprit scout (on le sait, on a été scouts).

Nous sommes conscients que notre enquête ne va pas faire la part belle aux mouvements de jeunesse. Ce peut être regrettable mais là n’est pas l’objet. La question est d’intérêt public: y a-t-il des abus récurrents dans les mouvements de jeunesse ? Quels sont-ils et comment sont-ils considérés?
Notre enquête entend y répondre, avec sérieux et nuance.

https://mastodon.social/@Medor_mag/110191586070406431

Je salue le fait qu’iels prennent la peine de faire cette clarification, et je veux bien croire que la démarche part d’une bonne intention. Mais la méthodologie de leur enquête me parait franchement problématique, et je voulais partager ici la réponse que j’ai faite sur Mastodon à leurs posts:

Le problème n’est évidemment pas — à mes yeux — de donner la paroles à des victimes d’abus ou de harcèlements. Sensibiliser sur l’impact que les actions souvent irréfléchies des adultes ont sur les jeunes est important. Permettre aux victimes d’être entendues est important. Mais la méthodologie de cette enquête me semble à première vue un peu étrange, et je m’inquiète de l’impression trompeuse qu’elle peut donner.

Le point principal pour moi, c’est le focus sur les mouvements de jeunesses (qui ne sont pas tous scouts d’ailleurs, raison supplémentaire pour laquelle le titre fait grincer des dents…) par rapport à tous les autres acteurs de la jeunesse. Trouver des récits d’abus dans un mouvement qui compte des dizaines de milliers d’animateurs et plus de cent milles jeunes, ce ne sera malheureusement pas compliqué (surtout si on prend des témoignages qui s’étalent sur des décennies…)

Est-ce plus ou moins fréquent que dans les écoles? Les plaines? Les stages? Les clubs sportifs? Personnellement — et c’est évidemment anecdotique — j’ai vu et vécu plus de comportements problématiques hors du scoutisme que dedans. S’il y a réellement plus d’abus dans les mouvements de jeunesse, cela vaut la peine de le savoir. Mais cette enquête ne le permet pas. Et j’ai du mal, du coup, à y voir autre chose que du voyeurisme, quelles que soient ses belles intentions.

https://social.sciences.re/@AFoucart/110191716785999660

Je ne veux certainement pas ici chercher à justifier, excuser, ou minimiser les abus qui ont lieu dans le scoutisme et dans les autres mouvements de jeunesse. Mais je ne vois pas l’intérêt d’une enquête qui cherche spécifiquement, et avec de solides œillères, à pêcher des témoignages dans un type particulier d’organisation de jeunesse. En particulier lorsque le type visé est celui où les animateurs et cadres — ceux qui se trouvent ainsi par association sur le banc des accusés, quelle que soit la qualité de leur animation — sont des jeunes bénévoles.

Si cette enquête doit avoir une quelconque valeur, elle doit être élargie. Et autant donner une place aux témoignages a du sens, autant en faire (comme c’est le cas pour l’instant, on peut espérer mieux pour l’article final) le point central me semble malsain.

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